Paris: Un audit indépendant a été commandé sur l’ensemble du projet de réacteur européen à pressurisation (EPR) en cours de réalisation à la centrale nucléaire de Flamanville, a annoncé le ministre français des Finances et de l’Economie, Bruno Le Maire. L’usine est en construction dans le nord-ouest de la France depuis 2007.

Les ordres de Le Maire ont été commandés vendredi, à peine quinze jours après que l’ASN, l’Agence française de sûreté nucléaire, ait ordonné à EDF, le constructeur de l’usine, de réparer au moins huit joints soudés importants non conformes aux normes de sécurité.

Proposé il y a près de deux décennies, l’EPR se positionnait comme une technologie nucléaire de pointe et Areva, la société française de l’énergie nucléaire de l’époque, a commencé la construction du premier projet utilisant des EPR à Flamanville en 2007.

Plus frappant encore, avant même que son premier réacteur soit construit et qu’il soit viable, Areva a commencé à commercialiser la technologie de manière agressive auprès de clients du monde entier, notamment de la Finlande, du Canada et bien sûr de l’Inde.

Mais l’EPR a été un échec, du moins jusqu’à présent. Et Flamanville est devenu le symbole national de la honte et du désastre industriels pour la France, sans doute le leader mondial de la technologie nucléaire, qui représente plus de 70% de la production électrique française à des prix extrêmement raisonnables.

Le projet de Flamanville a dépassé les budgets à plusieurs reprises et a fait l’objet d’innombrables audits de sécurité après des incidents répétés au cours de la phase de construction même, amenant Le Maire à commander une révision globale de la REP.

« Nous devons comprendre ce qui s’est réellement passé dans ce projet. Nous voudrions que l’EPR soit du même niveau que le meilleur au monde », a déclaré Le Maire.

L’audit met tout d’abord en question le projet de Flamanville, d’autant plus que la dernière échéance fixée pour le démarrage du projet par EDF, qui a racheté Areva en difficulté il ya quelques années, est à peine dans deux mois. Ceci est presque certain d’être repoussé à nouveau.

En 2007, lors du lancement du projet de 1650 MW, la construction devait être achevée dans cinq ans et coûter au total 3,3 milliards d’euros. Cela a déjà pris 12 ans et le coût a grimpé à près de 11 milliards d’euros.

Le dernier retard et l’audit auront alors de graves conséquences sur la centrale nucléaire de Jaitapur, en Inde, retardée depuis plus de 10 ans, en dépit d’un accord de base conclu entre Indian Nuclear Power Corporation (NPC) et EDF.

En 2008, l’Inde et la France avaient décidé de collaborer à la construction d’une centrale nucléaire de 9,9 GW, avec six réacteurs de 1650 MW chacun. Ce projet a été présenté comme le plus grand projet industriel jamais entrepris en Inde et un élément majeur des relations indo-françaises.

Cependant, au cours des dix années qui ont suivi l’annonce, le projet n’a guère avancé et le scénario énergétique mondial a beaucoup évolué, ce qui soulève des questions existentielles quant à la faisabilité et à la nécessité d’un projet nucléaire de cette envergure.

Les environnementalistes, mais aussi les habitants du site du projet, le village de Jaitapur, situé à environ 600 km au sud de Mumbai, dans le Maharashtra, sont extrêmement opposés au projet. Les villageois s’inquiètent de la quantité de terres à acquérir pour la construction des six réacteurs et autres installations.

Cela dit, il y a de nombreux autres problèmes avec Jaitapur. Le premier concerne le choix des réacteurs, l’EPR. Il est en effet surprenant que l’Inde ait opté pour une technologie totalement non éprouvée et non testée. Le fait que même les quelques projets de REP menés à bien ou planifiés aient été enlisés par des problèmes, notamment des retards importants et des dépassements de coûts extrêmement élevés, n’aide en rien.

En 2015, l’agence de sécurité nucléaire française a déclaré avoir détecté une très grave défaillance de la cuve du réacteur de Flamanville, provoquant un nouvel attentat contre le projet et faisant pression sur le gouvernement français pour qu’il suive ses partenaires européens afin de réduire la dépendance au nucléaire.

Le gouvernement français a depuis annoncé son objectif de ramener la part de l’énergie nucléaire dans le mix électrique de 75% à environ 50%.

Le sort des autres EPR en construction n’est pas très différent de celui de Flamanville. La construction du premier EPR au monde a débuté en 2003 à Olkiluoto en Finlande. Le projet, qui devrait s’achever en 2009, a également subi de nombreux retards et le dernier recul recensé a été annoncé à la fin du mois de novembre de l’année dernière, ce qui a porté la date de mise en service à 2020.

L’histoire continue

La sécurité est une autre raison majeure de l’opposition des habitants de Jaitapur au projet. La France et l’Inde doivent également faire face à la controverse sur la responsabilité ultime en matière de sécurité.

Bien que la législation indienne tienne les équipementiers et les constructeurs responsables de tout accident pouvant survenir, les Français ne souhaitent guère se lancer dans une entreprise à responsabilité illimitée, en particulier lorsque la centrale serait exploitée par le producteur indien d’énergie nucléaire, NPCIL.

Économique

La viabilité du projet est également discutable. Bien que le coût final de Jaitapur n’ait pas encore été déterminé, si l’unité à Flamanville devait coûter plus de 11 milliards d’euros, le coût final de six réacteurs avoisinerait les 70 milliards d’euros.

Même en 2009, le coût de l’électricité produite à Jaitapur était fixé à environ 9 Rs le kwh, soit près de trois fois le prix de l’électricité produite par une centrale thermique au charbon.

En outre, tout le scénario énergétique en Inde a changé au cours de la dernière décennie, faisant de Jaitapur l’apparence d’un éléphant blanc plutôt que d’une source d’énergie indispensable.

Il y a dix ans, l’Inde était aux prises avec de graves pénuries d’électricité et les énergies renouvelables en étaient encore à leurs balbutiements. Cependant, au cours des 10 dernières années, l’inadéquation criante de la demande et de l’offre d’énergie a été en grande partie comblée et de nombreuses centrales proposées sont donc restées à l’étude.

Mais le changement le plus important vient du secteur des énergies renouvelables, principalement du solaire. Au cours des dernières années, la production d’énergie solaire en Inde a fortement augmenté et le gouvernement propose de disposer d’une capacité installée de plus de 175 GW d’énergie renouvelable d’ici 2022, dont 100 GW de l’énergie solaire.

En 2017, l’Inde a ajouté 4,6 GW de capacité d’énergie solaire, ce qui porte le total à environ 17 GW. La production d’énergie solaire a été poussée à l’avant par les prix extrêmement bas des panneaux solaires. En conséquence, les producteurs d’électricité vendent de l’électricité à un prix inférieur à 3 Rs par kWh, certaines offres se rapprochant même de 2,5 Rs par unité.

Dans cette situation, pour tout producteur d’énergie ou entreprise de distribution, il devient impossible de justifier des prix triples ou supérieurs, comme c’est le cas avec Jaitapur.

Oui, l’énergie solaire n’est pas disponible 24 heures sur 24 et l’énergie éolienne dépend des conditions climatiques. L’Inde a besoin de l’énergie nucléaire pour disposer d’un mix énergétique idéal avec une production d’énergie continue.

Mais le prix doit être compétitif et la technologie essayée et testée. Actuellement, un réacteur conçu en Inde coûte environ 2 millions d’euros par MW, ce qui représente 3,3 milliards d’euros pour 1650 MW. Flamanville a déjà dépassé 11 milliards d’euros pour la même capacité.

Les deux gouvernements devraient chercher très fort pour quelque raison que ce soit à justifier un projet qui coûterait au moins trois fois plus cher, avec une technologie non éprouvée.